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Israël - 12 janvier 2004
Par Adi Ophir
Réponse à un entretien avec Benny Morris paru dans le supplément d’Haaretz, le 9 Janvier 2004 - Le professeur Adi Ophir enseigne la philosophie à l’université de Tel Aviv.
La chose la plus terrifiante dans cet entretien n’est pas la logique mutuelle de destruction que Morris présente. La chose la plus terrifiante est que cette logique vienne dans les pages de Haaretz et montre son nez en première page du supplément du Vendredi.
L'interviewer et les rédacteurs ont pensé qu’il était indiqué d’interviewer Morris
S'il y a une société malade ici, la publication de cette entrevue est en même temps un symptôme de la maladie et ce qui la nourrit.
Au bout d’un moment dans cet entretien, lorsque le lecteur pourrait penser que Benny Morris a déjà dit les plus horribles choses, il amène, en passant, le sujet de l’extermination des Indiens Américains.
Morris conteste que leur annihilation était inévitable. La grande démocratie Américaine n’aurait pu être créée sans l’extermination des Indiens.
Il y a des cas dans lesquels le bien général et final justifie les cruels et difficiles contrats qui sont réalisés dans le cours de l’histoire. Morris semble savoir ce que le bien général et final est : le bien des Américains, bien sur. Il sait que ce bien justifie le mal partiel.
En d’autres termes, dans des conditions particulières, des circonstances particulières, Morris croit qu’il est possible de justifier un génocide. Dans le cas des Indiens, il s’agit de l’existence de la nation Américaine. Dans le cas des Palestiniens, il s’agit de l’existence d’un Etat Juif.
Pour Morris, le génocide est un problème de circonstances, qui peut être justifié sous certaines conditions, selon que la menace perçue que les peuples annihilés représentent pour les peuples réalisant le génocide, ou juste à leur forme de gouvernement. Les meurtriers du Rwanda ou de la Serbie, qui sont en procès aujourd’hui dans les courts internationales pour leurs crimes contre l’humanité, pourraient aimer retenir Morris comme conseiller.
Les justifications de circonstance envers un transfert et un génocide sont exactement les mêmes : dans certaines circonstances, il n’existe aucun choix.
C’est juste une question de circonstances.
Quelquefois, vous devez expulser. Quelquefois, l’expulsion n’est pas suffisante, et vous devez tuer, exterminer, détruire. Si, par exemple, vous devez expulser, et ceux qui ont été expulsés insistent sur le fait de retourner chez eux, il n’y a pas d’autre choix que de les éliminer.
Morris documente cette solution dans son livre au sujet des guerres de frontière d’Israël dans les années 1950.
Une lecture franche pourrait conduire quelqu’un à penser qu’il décrit le plus grand péché de l’Etat d’Israël: le péché n’est pas qu’Israël ait expulsé les Palestiniens au cours d’une guerre sanglante, lorsque les Juifs ont fait face à une menace réelle, mais lorsqu’ils tuent tous ceux qui ont essayé de retourner chez eux, et n’autorisent pas les réfugiés vaincus à retourner dans leurs villages désertés et à accepter les nouvelles autorités, et à être des citoyens, comme ils l’ont autorisé aux Palestiniens qui n’avaient pas fui.
Mais Morris le commentateur prudent offre une interprétation différente de Morris l’historien : il n’y avait pas le choix. Ni alors, ni aujourd’hui. Il suggère que nous nous voyions demeurer pour au moins une autre génération dans le cycle d’expulsion et d’assassinats, prêts à tout moment à prendre les plus dures mesures, lorsque nécessaire. Vu la situation d’aujourd’hui, nous devons emprisonner les Palestiniens. Dans des conditions plus graves, nous devrons les expulser. Si les circonstances le nécessitent, et si le bien général et final le justifie, l’extermination sera la solution finale.
Derrière la menace de la prison et de l’expulsion se tient la menace de l’extermination.
Vous n’avez pas besoin de lire entre les lignes. Il a déclaré ceci clairement durant l’entretien. Haaretz l’a imprimé. Ce ne serait pas surprenant si les Palestiniens voyait en lui un ennemi irréductible.
Pour les Palestiniens, Morris, ainsi que de nombreux Israéliens qui acceptent de façon enthousiaste la logique de transfert et d’élimination, se présente comme l’ennemi contre lequel il n’y a pas d’autre choix que de se battre à mort.
Ceci est la mentalité Israélienne, les Palestiniens inquiets diront, nous ne pouvons rien faire contre cela. Les Israéliens sont prêts à tout faire pour nier notre présence dans leur environnement. Il y a un problème dans les profondeurs de l’Israél-isme. Le sens de victimisation et de persécution prend une place centrale dans la culture nationaliste Juive. Les personnes opposés à nous sont prêts à renoncer aux dernières contraintes morales chaque fois qu'ils se sentent menacés, et ils ont tendance à se sentir agressés lorsqu’ils deviennent plus agressifs.
Vous ne pouvez pas faire de compromis avec de telles personnes. Chaque compromis est un piège. Les Accords d’Oslo l’ont prouvé.
Et en effet, Morris, à l’aide de ses mots, créé l’ennemi avec lequel quiconque ne peut pas faire de compromis, exactement comme les cages de l’occupation créé les terroristes suicidaires avec lesquels quiconque ne doit pas et en fait, ne peut pas plus longtemps effectuer de compromis.
Lorsque Morris parle du besoin du transfert, il ne décrit pas quelque chose qui existe déjà, mais il contribue à sa création. Et pas seulement le transfert des Palestiniens. Morris suggère que les Israéliens devraient vivre au moins durant une autre génération, enchaînés à un toit d’une cage dans laquelle des barbares et des tueurs en série incurables sont emprisonnés, et à l’horizon il laisse entendre l’idée d’Armageddon : dans les 20 prochaines années il pourrait y avoir une guerre nucléaire ici.
Dans de telles conditions il y a quelque chose qui n’est pas sain dans la décision de rester ici. Selon l’analyse de Morris (qui utilise seulement le langage de pathologie pour décrire les Palestiniens, bien sur), Israël est devenu le lieu le plus dangereux pour le peuple Juif.
Si le Sionisme est tout d’abord motivé par un souci d’existence nationale du peuple Juif, cette analyse doit conduire les gens sains à émigrer d’Israël et à laisser les gens du mur de fer continuer seuls leur chemin vers un effondrement national.
Une guerre jusqu’à la mort, dans laquelle quiconque est prêt à abandonner toute contrainte morale, est le résultat d’un sens d’une ‘impasse’, pas nécessairement par manque réel d’alternatives. La logique des mots de Morris créé un sentiment d’impasse des deux côtés.
Dans sa recherche, Morris fait de façon générale attention, est responsable et même conservateur, s’attachant aux détails alors qu’il évite les généralités.
Morris l'interviewé est un historien infecte et un sociologue terrible. Ses généralités concernant un problème dans les racines de l'Islam, dans le monde arabe tel qu’il est aujourd'hui et sur le clash entre les civilisations ne sont pas le résultat d’une recherche historique, mais un écran de fumée conçu pour éliminer toute possibilité d'une telle recherche. Ses conclusions concernant la société palestinienne en tant que société en difficulté nient le fait que s'il y a maladie là, alors les Israéliens-soldats, les colons, les politiciens, et les intellectuels tels que Morris en sont le virus
Si les Palestiniens sont des tueurs en série, Israël est l'événement traumatique qui hante le tueur.
Et ce n’est pas en mémoire de la catastrophe de 1948 (la Nakba).
Ce ne sont pas les victimes de la Nakba qui se sont transformées en terroristes-suicides, mais leurs petits-enfants, les gens répondant à la forme actuelle du contrôle israélien sur les Territoires. Le traumatisme est ce qui se produit aujourd'hui.
Le jour où les mots de Morris ont été publiés dans Ha’aretz, l'organisation de coordination des Affaires Humatinaires de l'ONU en Palestine avait émis une forte protestation contre les torts causés à la population civile de la vieille ville de Naplouse et contre la destruction des bâtiments anciens lors des opérations de l’IDF dans la ville.
Un jour, un historien comme Benny Morris viendra documenter les crimes commis au cours d’opérations comme celle-ci
Pour l'instant, cependant, Morris lui-même contribue à les nier, en les discutant en termes de futur. La cage dont il demande la création est déjà là, au moins depuis avril 2002. Dans une certaine mesure, le transfert est là aussi. Quand Morris parle des expulsions, il rêve, semble-t’il, du retour des camions de 1948.
Mais vu les conditions du contrôle israélien dans les Territoires aujourd'hui, le transfert s’effectue lentement par le Ministère de l'Intérieur, par l'Autorité Civile, aux aéroports et aux passages des frontières, par des moyens sophistiqués tels que des formalités, les certificats et le refus de certificats, et par des moyens moins sophistiqués tels que la destruction des milliers de maisons, des checkpoints, des bouclages et des sièges, qui rendent la vie des Palestiniens insupportable et mènent bon nombre d'entre eux à essayer d'émigrer afin de survivre.
Même si le nombre de nouveaux réfugiés est peu important pour l’instant, le dispositif qui peut augmenter leur nombre soudainement est déjà en marche.
La chose la plus terrifiante dans cet entretien n’est pas la logique mutuelle de destruction que Morris présente. La chose la plus terrifiante est que cette logique vienne dans les pages de Haaretz et montre son nez en première page du supplément du Vendredi.
L'interviewer et les rédacteurs ont pensé qu’il était indiqué d’interviewer Morris.
Ils apprécient le fait qu'il ait laissé tomber le vocabulaire de l'exactitude politique et qu’il ait dit ce que beaucoup pensent mais n'osent pas dire.
S'il y a une société malade ici, la publication de cette entrevue est en même temps un symptôme de la maladie et ce qui la nourrit.
Source : New Profile
Traduction : BM
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12 janvier 2004