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Qalqilia - 3 janvier 2008
Par Eva Bartlett
L'auteur, qui écrit sous un pseudonyme, a vécu dans différents endroits de Cisjordanie au cours de sept derniers mois, travaillant comme militante des droits de l'homme et témoignant de nombreux aspects de la vie palestinienne sous occupation israélienne. (1) On peut lire ses blogs à opt2007.wordpress.com et personalpalestine.wordpress.com.
Mohammed, un jeune homme de 16 ans du village d'Azzoun, près de Qalqilya, est rentré chez lui après une semaine à l'hôpital. Il se déplace plus aisément qu'on pourrait s'y attendre de quelqu'un qui a reçu, il y a seulement 8 jours, une balle de l'armée israélienne lors d'une de ses invasions régulières d'Azzoun.

La balle a pénétré par son côté gauche jusqu'à trois centimètres du cœur, a traversé son poumon puis son diaphragme et après être passée à un centimètre de la moelle épinière, s'est logée dans sa rate.
Le dossier de l'hôpital recense tout ça, et ajoute qu'il a en conséquence perdu beaucoup de sang et de bile. On lui a enlevé la rate et il est resté branché à un drain électrique qui pompait le sang de l'hémorragie interne.
Au moment où il a été blessé, il était sorti de chez sa grand-mère, dans les rues du vieux quartier du village. C'était après 15h, les jeunes venaient juste de sortir de l'école, les rues retentissaient de leurs discussions et de leurs jeux. Mohammed a marché sur une centaine de mètres, puis s'est évanoui. On n'a pas remarqué d'abord la balle qui a pénétré sa poitrine mais ses effets ont été ensuite très remarquables.
On a dit que les garçons jetaient des pierres sur des soldats israéliens depuis l'endroit où Mohammed se trouvait. Lui, n'étant pas au courant de leur présence en ville et sur les terrasses, n'a pas été impliqué et n'a été propulsé dans la bagarre que dans le sens où il a payé le prix des accusations.
Peu importe que ce soit illégal, selon les lois internationales et israéliennes, de tirer à balles réelles sur des garçons armés de pierres. Même l'autorisation des balles en caoutchouc (des balles de métal recouvertes d'une fine pellicule de caoutchouc) est incompréhensible : au moment de l'impact, le caoutchouc se déchire très souvent, libérant la balle en métal qui inflige des blessures graves. Une balle M-16 n'a aucune place dans des zones civiles contre des jeunes ou des passants.
Après l'ablation de la rate, Mohammed est resté à l'hôpital de Qalqilya jusqu'au 4 décembre. De retour chez lui, il reçoit régulièrement la visite du médecin, pour contrôle de son état et changement de son pansement qui recouvre la plaie causée par la balle, qui est toujours ouverte et a besoin d'être très propre. Il ne pourra pas aller à l'école pendant un mois minimum.
Un cousin m'a confié que Mohammed souffre maintenant d'un important stress psychologique, en particulier lorsqu'il entend les jeeps et les soldats israéliens, une présence régulière à Azzoun. De plus, il n'a plus de rate. La fonction de cet organe est essentielle pour filtrer les bactéries du sang et conserver une immunité forte du corps. Sans rate, on devient beaucoup plus sensible aux infections. Dans le cas de Mohammed, avec ses blessures internes graves, l'absence de rate est importante.
Alors que l'Autorité Palestinienne règle ses factures d'hôpital, ce qu'elle fait dans le cas de blessures par l'armée israélienne, la famille de Mohammed doit payer les frais d'hôpital, y compris les médicaments, la kinésithérapie et les visites du médecin.
La blessure de Mohammed n'est pas la seule tragédie de la famille.
Depuis sept mois, sa mère, Umm Shadi, est reliée 24h par jour à un respirateur artificiel sans lequel elle mourrait. Sa maladie pulmonaire signifie que la plupart des misérables revenus de la famille servent à acheter l'oxygène et les médicaments. Elle l'oblige aussi à garder la chambre, dont elle ne sort que pour aller à la salle de bains et autour de la maison.
Pendant les 7 premiers mois, la famille a dû rassembler l'argent pour couvrir les frais des bombonnes d'oxygène (en moyenne 300 shekels (53€) par mois) ainsi que les factures d'électricité pour un filtre à moteur (environ 200 shekels (35€) par mois). Faire venir les bombonnes depuis Qalqilya peut se monter jusqu'à 40-80 shekels (7-15€) par voyage, selon la présence ou non et le nombre de barrages routiers et de checkpoints volants.
Le 8ème mois, l'Autorité Palestinienne a pris en charge les frais de bombonnes d'oxygène, allouant à Umm Shadi 2 bombonnes par semaine. Les bombonnes supplémentaires seront à la charge de la famille, au tarif de 60 shekels (10€) par bombonne, plus les frais de transport.
Et tout ceci dépend, bien sûr, de l'armée israélienne : un couvre-feu, des barrages routiers, le tripatouillage du générateur électrique principal (comme ce fut le cas lors de l'invasion du 27 novembre, lorsque le générateur principal s'est soudain arrêté après que l'armée ait stationné à côté pendant une longue période).
Le courant, chez Mohammed, a été coupé pendant l'une des visites de l'armée. Ce qui est un inconvénient mineur pour beaucoup peut être fatal pour la mère de Mohammed. Une bombonne d'oxygène, qui travaille normalement de pair avec un filtre à moteur électrique, se vide après 24 heures sans électricité, un tiers du temps comme avec le filtre électrique. Si cela arrive un jour où les deux bombonnes de réserve sont vides et qu'il y a couvre-feu, un scénario tout à fait plausible, elle mourra rapidement.
Tous les trois mois, la famille reçoit environ 1.000 shekels (177€) d'aide de l'Autorité Palestinienne. Cette somme ne couvre pas les besoins d'une famille de 4 fils et de 7 filles. L'un des fils travaille en usine et gagne 5 shekels (0,9€) de l'heure. Le plus âgé, Shadi, travaille de longues heures dans la construction pour un maigre salaire, environ 50 shekels (9€) par jour. Il doit se reposer après chaque mois de travail.
En 2000, alors qu'il circulait en vélo près du village de Kafr Thulth, il a été percuté par une jeep militaire israélienne qui arrivait derrière lui et qui ne s'est pas arrêtée. La chute lui a provoqué de graves blessures à la tête, il a été opéré 7 fois pendant les 5 semaines de son séjour à l'hôpital. Pendant les 4 années qui ont suivi, Shadi a dû être traité pour des problèmes psychologiques résultant de l'accident et des opérations.
Avec un père âgé qui n'y voit pas suffisamment pour pouvoir amener un revenu, une mère gravement malade, les dépenses médicales de Mohammed, la capacité de Shadi de ne travailler qu'à temps partiel et la situation épouvantable de chômage général, cette famille se bat pour joindre les deux bouts, se bat littéralement pour vivre.
Cela n'arrange rien que leur village, Azzoun, soit régulièrement envahi, et, au cours des deux derniers mois, s'est vu imposer des couvre-feux draconiens au moins une fois par semaine, quelquefois plus souvent.
Cela n'arrange rien que l'économie d'Azzoun soit elle aussi sous couvre-feu, les barrages routiers qui empêchent régulièrement l'accès aux routes de sortie coupent aussi tous les moyens de faire du commerce et de gagner sa vie.
Mohammed attend maintenant avec anxiété le verdict du médecin : comment va-t-il survivre sans rate, combien de visites médicales seront nécessaires, combien tout cela va-t-il coûter à sa famille, quand pourra-t-il retourner à l'école pour poursuivre ses études.
Il attend aussi, avec terreur, la prochaine invasion de l'armée israélienne. Si l'on en juge par les deux derniers mois, il ne devrait pas attendre longtemps.
(1) Les autorités militaires de l'entité sioniste l'ont déportée brutalement le 29 décembre dernier vers le Canada, son pays d'origine (note ISM-France).
Source : ISM
Traduction : MR pour ISM
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